Il était assis les jambes en tailleur sur le trottoir de cette grande ville. Il est à l’ombre mais la chaleur est accablante. Ce n’est pas la première fois que je le vois là, devant ce magasin de tissus mais je jour là je ne suis pas passée devant lui, je l’ai seulement observé assise sur un banc de l’autre côté de la rue.
J’attendais quelqu’un qui devant passer me chercher. Pour ne pas trop m’ennuyer, je me suis réfugiée dans une librairie où j’ai feuilleté un nombre important de livres de décoration et de loisirs créatifs .J’avais fini par acheter un livre de poche pas très cher et pas très épais pour le consulter sur le banc face à la librairie. Assise là devant la Moselle, j’avais moins l’air d’attendre. Je n’étais pas là plantée comme un piquet.
Je lus une dizaine de page de ce livre que j’avais d’ailleurs bien choisis , il me plaisait tant que j’en oubliais de regarder si mon chauffeur était arrivé.
En jetant un coup d’œil rapide à la rue, c’est là que je le vis arriver. Habillé d’un pantalon ¾ kaki, et d’un tee-shirt à manches courtes de la même teinte. Il avait le teint halé. Il avait tondu ses cheveux et ressemblait à un soldat à qui l’on venait de raser le crane à la tondeuse. Ses bras étaient parsemés de tatouages que je ne pouvais distinguer depuis l’endroit où je me trouvais. Il était chaussé de baskets en toile qu’il ôta rapidement pour se mettre en tailleur.
Il posa sur le sol un bob kaki, deux canettes de bière et une bouteille de jus de fruit, son tabac à rouler, ses feuilles de papier là cigarette. Il fouilla dans sa poche et ressortit quelques piécettes qu’il mis dans son chapeau certainement pour attirer le regard des gens. Il faisait la manche assis là devant ce magasin. Il semblait pourtant jeune, en bonne santé, et avait l’air serein. Il regardait passer les gens, ne parlait pas, il était là c’est tout et attendait que quelqu’un mette une pièce, sans impatience. Son regard n’était pas vide, ni triste, il attendait.
Mon regard devait être insistant car il plongea ses yeux dans les miens et se mit à me regarder aussi. J’étais assise dos tourné à la route en biais, jambes croisées. Habillée d’une mini-jupe violette et d’un tee-shirt avec de petites dentelles, lunettes de soleil.
Je repris le cours de ma lecture.
Cependant, cet homme perturba ma lecture. Je me pris à imaginer pourquoi il était là, lui si jeune. Comment en était-il arrivé là ?
J’aurais pu peut-être allé lui demander mais ma timidité m’en empêcha .
Il avait du avoir une vie difficile pour se retrouver là seul. Mais plus je pensais à des choses tristes plus je n’y croyais pas . Il avait l’air si serein.
Les passants le regardaient à peine mais lui regardait les passants. Que devait-il penser ?
Voir ses gens pressés qui ne prennent pas le temps ni de voir, ni de regarder devant leur pied.
J’étais déjà passée devant lui et mon non plus je ne m’étais pas arrêtée.
Comment peut-on avoir l’air si tranquille assis sur un trottoir sale, les pieds nus, et faire la manche ?
Il avait certainement une autre idée de la vie que bon nombre de personnes, et pas simplement des idées mais vécu une vie différente de ces passants qui ne faisaient que passer.
A quoi pouvait-il bien rêver ? Rêvait-il encore ? Je pensais moi qu’il rêvait, qu’il attendait son rêve de vie, qu’il allait passer devant lui, et que c’est pour cela qu’il attendait avec un air si calme.
Assis là il pouvait voir des choses que les gens eux-mêmes ne voyaient pas.
La dame avec sa robe légèrement retroussée qui invective son enfant qui s’est barbouillé la bouche avec sa glace au chocolat. Lui il a vu autre chose que ses jambes quand elle est passée ! Elle ne l’a pas regardé mais si elle l’avait fait, il lui aurait certainement dit gentiment qu’elle laissait voir un peu de son anatomie aux autres passants.
Mais elle ne l’a pas vu et il n’a rien dit.
Cette autre dame avec son parapluie parasol qui marche d’un air hautain son caniche à ses pieds. Je l’ai vu sourire quand elle est passée.
Il entend des bribes de conversations des femmes qui parlent de leur mari, des hommes qui prennent rendez-vous, du couple qui se chamaille.
J’imagine que ça pourrait ressembler à cette conversation là : « Mon mari est rentré, j’étais devant la télé. Ça ne lui a pas plus mais bon, j’avais travaillé aussi je me reposais aussi lui a pris son journal…. Ok… ma puce… à ce soir ! N’oublie pas de mettre ce joli deshabillé quand j’arrive….bon ça va maintenant, tu commences à m’énerver, tu n’écoutes jamais ce que je dis…. » !
Il doit respirer aussi les vapeurs de tous les parfums ! tiens Flowers de Kenzo , ou Shalimar ou eau de toilette saint- michel ou sueur du travailleur de force, ou pipi du chien qui se laisse aller sur le trottoir près de lui.
Il roula une cigarette doucement sans se soucier du monde autour de lui. Il ne ressemblait pas aux autres sans domicile de la ville mais je ne savais pas dire réellement pourquoi.
Une voiture s’arrêta, mon chauffeur me sorti de ma rêverie. Je laissai l’inconnu sur le trottoir.
Ma vie reprenait son cours, j’avais laissé dans un coin de ma mémoire cet homme seul dans cette rue et les questions auxquelles je n’avais pas eu de réponses.
Quelques jours plus tard, je retournais à Epinal dans la même rue. J’avais rendez-vous chez une esthéticienne qui essayait de me faire disparaitre ce petit ventre que je trouvais disgracieux. Il y a pourtant dans la vie des choses plus importantes mais ce jour là, je trouvais ce problème important.
Après m’être fait masser par des mains expertes, j’eu envie d’aller faire un tour dans mon magasin préféré, la librairie. Je passai devant la solderie de tissu et ne vis pas l’homme kaki.
J’entrai dans la librairie, choisi un livre de poche et alla payer. Quelqu’un avait posé un livre sur le comptoir mais était allé recherché autre chose, je devais attendre qu’il revienne.
Il revint avec un cahier et un stylo, les posa sur le comptoir. C’est là que je l’ai reconnu. Il n’avait pas son pantalon kaki mais un costume très bien taillé et une cravate.
L’homme de la rue était là un livre à la main habillé comme un représentant de commerce.
Je restai là à le regarder s’éloigner. La caissière m’indiqua plusieurs fois le montant de mes achats avant que je reprenne mes esprits et paya en m’excusant de ma rêverie.
Il m’avait déstabilisé. Je m’étais certainement trompée, ce n’était pas le même homme !
Comment aurait-il pu changer aussi vite de vie.
J’avais d’autres achats à faire et poursuivi ma route en évitant de penser à cet homme.
Je marchai à grands pas vers la place des vosges, passai devant l’église saint Maurice.
Je vis un homme assis en tailleur sur les escaliers de l’église, un cahier et un stylo posé près de lui, un paquet de tabac, une bouteille de jus de fruit et un bob.
Je ne rêvais pas, il était là ! Plus de costume mais son pantalon kaki et ses baskets près de lui.
Je ne comprenais plus rien. Avais-je devant moi un sosie ? le sosie de l’homme de la librairie ?
Il regardait les passants et notait des mots sur son cahier. Il faut que je lui parle. J’aime comprendre, mais il va surement me dire de me mêler de mes affaires. J’allai tenter l’expérience. Après tout qu’est ce que je risquais ?
Je m’avançais vers lui. Je n’avais pas pensé prendre une pièce dans mon sac pour attirer son regard vers moi. Il me semblait que seul le bruit d’une pièce qui tombait pouvait le distraire de son écriture.
Je n’eus pas à l’interpeller, c’est lui qui me parla en premier.
« Bonjour madame, je crois que nous nous sommes déjà rencontrés ? Non ? A la librairie, et ailleurs encore ? Je me souviens d’une femme que j’ai regardé lire sur un banc il y a quelques jours et qui vous ressemblait étrangement ? Etait-ce vous qui me regardiez avec un air tout aussi étonné ? Généralement on ne me voit pas, on m’ignore sur le trottoir. Vous vous m’avez regardé et vous ne m’avez pas oublié d’ailleurs. Mais pourquoi ? Etes-vous un ange ? ou simplement curieuse de ma vie ? «
Difficile de prononcer un mot après tout cela. Je restai bouche bée comme une idiote qui ne savait plus pourquoi elle était là debout devant lui comme un arbre planté devant une maison bourgeoise.
Il avait tout vu, et lui aussi ne m’avait pas oublié.
Il remit ses baskets, remis ses pièces dans sa poche, referma son cahier, rangea son stylo et me proposa d’aller boire un café dans un endroit calme à l’abri des regards.
Je ne me posai plus de questions et le suivit. Il me parla devant une tasse de café crème.
Malgré le fait qu’il mendiait dans la rue, je le voyais riche. Riche certainement d’expériences de vie. Il avait l’air serein, rassurant malgré son apparence de soldat. Je n’avais pas encore vu son sourire ! Il souriait généreusement. J’aime les gens qui sourient, les hommes n’osent pas toujours sourire mais lui à cet instant avait aux lèvres un sourire charmant qui pour tout dire me charma.
Il s’appelait Régis mais il ne me dit pas son nom d’ailleurs était-ce son vrai prénom ?
Il écrivait. Il faisait des reportages sur la vie des grands de ce monde, les vip, les acteurs, enfin les personnes qui vivaient le mieux dans notre pays. Ce n’était pas un chasseur de scoop mais un amoureux des histoires de vie. Comme beaucoup de gens, ces personnes avaient eu une vie avant leur célébrité certainement aussi riche que celle qu’ils avaient actuellement alors lui essayait de leur faire raconter leur autre vie. Seuls quelques uns parvenaient à reconnaitre que sans cette vie d’avant, ils ne seraient peut-être pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Certains n’ont eu aucun mal et ne peuvent rien dire car tout leur a été donné, et malheureusement pour eux,
Ils ne se contentent que d’en profiter sans parvenir à un réel plaisir de la vie.
Il a vu beaucoup de palaces, de gens importants qu’il en avait oublié que la vie du reste du monde n’est pas aussi reluisante que la vie de quelques dizaines de riches ne sachant pas quoi faire de leur argent.
Crise de conscience ou folie, il arrêta ce job, cette bonne place, quitta la région de Cannes et Paris pour s’installer ailleurs là où la vie est simple, difficile, parfois triste, parfois gaie mais réelle.
Ces reportages traitaient de la vie dans les immeubles de banlieue, la vie des policiers, celles des infirmières dans les hôpitaux, des personnes âgées dans les maisons de retraite … mais il avait une façon particulière de faire ces reportages, il vivait son reportage lui-même.
Il fut tour à tour, gardien d’immeuble pendant quelques mois, standardiste dans un hotel de police, agent de service hospitalier dans une clinique et maintenant sdf dans une rue de petite ville de campagne.
Il vivait son reportage et notait ses impressions. Il apprenait beaucoup sur les gens, les passants, le regard, la tolérance, le respect, la méchanceté parfois, la méfiance mais il avait aussi de bonnes surprises.
Comme celle d’être regardé, voire admirer par une femme sur un banc, qui abandonnait son livre pour lire dans les pensées d’un homme seul assis en tailleur sur le trottoir.
Je rougis quand il me parla de cet épisode.
J’aimais ce genre de personnage. Il avait des convictions et les vivait. Il n’avait pas d’apriori. Ils acceptaient de descendre de l’échelle quand la vie ne lui semblait pas assez riche. La richesse n’est pas forcément là où l’on imagine. Lui, il s’enrichissait auprès des personnes avec lesquelles il vivait ses expériences de reportage. J’aimais beaucoup ça. Il n’avait pas peur. Il n’aimait pas la monotonie de la vie alors il vivait une autre vie comme un acteur qui s’approprie un personnage lui il essayait de s’approprier un métier, une vie pour comprendre et expliquer. Il ne jugeait pas. Il rapportait juste son ressenti, son expérience et à chacun à se faire sa propre opinion. Lui, n’était que la plume. J’aimais cette modestie alors que son parcours était plutôt fabuleux. Il avait fait des études de psychologie, de journaliste, mais ne me donna pas plus de détails car pour lui l’expérience importait plus que le diplôme.
On parla longuement. Puis il reprit sa place sur l’escalier de l’église et moi le cours de ma vie.
J’aurais très bien pu passer à côté de lui sans le voir et passer à côté de cette histoire. La rencontre enrichit alors je me promis de faire le plus souvent possible attention à ce qui m’entourait dorénavant.
Il n’y a pas que les gens qui embellissent la vie, la nature en elle-même est source de jolis moments.
Il suffit juste d’ouvrir son esprit aux choses qui nous entourent, être simple, et là, vous pouvez appartenir à cette nature qui vous montrera les signes de sa richesse, de son humour même.
Une rencontre peu banale m’attendait aussi un jour dans cette nature verdoyante.
Suite à un problème de genou qui avait beaucoup de mal à se résorber, j’avais décidé de me promener sur une piste cyclable à travers bois et champs à vélo. Une bonne kinésithérapie en somme. Il faisait encore lourd, c’était l’été, 18h au clocher de l’église du village.
J’écoutais en roulant les bruits de la forêt. Les oiseaux piaillaient encore se croyant seuls au monde car à cette heure je ne croisais que très peu de monde. Souvent je chante sachant que je ne croiserai personne. Là j’écoutais. Je vis sur le bord du chemin quantité de plantes que je connaissais alors j’essayais de faire l’inventaire de tout ce que j’allais rencontrer. Serpolet, achillée, prêle, reine des prés, et d’autres fleurs sauvages dont je ne me souvenais plus du nom.
Je roulais quelques kilomètres en regardant le bas coté du chemin et à un moment mon œil fut attiré par un insecte posé sur le câble de frein de mon vélo.
Il ressemblait à un moustique et tenait fermement le câble. Il voulait certainement voyager sans fatigue et avait pris mon vélo pour un nouveau moyen de transport. Il voulait certainement voir du pays sans fatiguer ses ailes. J’étais son airbus, son concorde.
Chaque fois que je passais les chicanes, il dépliait ses ailes pour s’équilibrer et les refermait quand je suivais ma route en ligne droite.
Il resta là pendant une dizaine de kilomètre, bien décidé à ne pas lâcher en route.
Finalement, il s’envola là ou je me suis arrêtée, sans me remercier d’ailleurs ni me piquer. Pour une fois que j’attire les moustiques autrement que par ma peau tendre.
Je l’ai regardé tout ce temps et m’amusait de le voir profiter de moi ! Ce fut une jolie rencontre ! Une rencontre nature mais qui m’avait redonné le sourire pour toute la soirée.
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